- Le 8 juin 2026, trois membres du Front Polisario ont été tués à l'est du mur de séparation, dont Lahbib Mohamed Abdelaziz, membre du Secrétariat national et fils de l'ancien président de la RASD.
- L'attribution à un drone israélien repose sur un faisceau d'indices convergents documenté depuis 2020 ; Rabat n'a publié aucun communiqué officiel sur l'opération.
- Le silence de Madrid, Paris et l'ONU illustre l'asymétrie diplomatique du traitement réservé au conflit.
Le dimanche 8 juin 2026, la présidence sahraouie a annoncé la mort de trois membres du Front Polisario lors d'une opération militaire marocaine menée à proximité du mur de séparation qui partage le Sahara occidental. Parmi les victimes figure Lahbib Mohamed Abdelaziz, 37 ans, membre du Secrétariat national du Front et fils de Mohamed Abdelaziz, ancien secrétaire général du mouvement et président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) de 1992 à sa mort en 2016. La présidence sahraouie a décrété un deuil national de trois jours. Les forces armées sahraouies ont parlé d'un combattant tombé « martyr » sans préciser les circonstances ni l'identité des deux autres morts.
Selon des sources de presse citées par El País et reprises par plusieurs médias européens, la mort du dirigeant sahraoui résulte d'une frappe de drone marocaine. À ce stade, Rabat n'a fait aucune communication officielle sur l'opération : ni les modalités, ni la localisation précise, ni les moyens employés n'ont été confirmés par les autorités marocaines. Le CASO s'en tient ici aux faits établis — trois morts, dont un membre du Secrétariat national, à l'est du mur — et qualifie la dimension « drone » de la frappe comme une information de presse cohérente avec un schéma documenté, non comme une certitude juridictionnelle.
I.Le contexte : une guerre asymétrique à l'est du mur
Depuis la rupture du cessez-le-feu de 1991 — provoquée en novembre 2020 par l'intervention des troupes marocaines dans la zone tampon de Guergarat — le Front Polisario considère que le conflit armé a repris. Les affrontements se concentrent à l'est du mur de séparation, dans les zones que le Polisario désigne comme « territoires libérés ».
Cette guerre est profondément déséquilibrée. Depuis 2020, plusieurs enquêtes documentent l'usage par le Maroc de drones de conception israélienne dans le conflit. Trois Heron de la société Israel Aerospace Industries (IAI) ont été transférés au royaume pour environ 50 millions d'euros, dans le cadre d'un accord négocié — selon ces sources — par l'intermédiaire de la France. Dès avril 2021, la frappe ayant tué Addah Al-Bendir, chef de la gendarmerie du Polisario, avait été présentée par des analystes marocains et sahraouis comme une opération impliquant un drone de désignation de cible de conception israélienne. Les rapports du Secrétaire général de l'ONU eux-mêmes (S/2024/707) font état d'attaques attribuées à des véhicules aériens sans pilote de l'armée marocaine à l'est du mur.
Il faut être précis : pour la frappe du 8 juin, aucun élément public ne permet d'affirmer la marque ou l'origine exacte de l'appareil. Mais le recours marocain à des drones israéliens pour frapper des cibles à l'est du mur est, lui, un fait documenté depuis cinq ans, par un faisceau d'indices convergents : livraisons attestées, fragments observés, rapports onusiens, déclarations d'experts. La mort d'un membre du Secrétariat national s'inscrit dans ce schéma.
II.Smara, 5 mai : la mécanique de la condamnation immédiate
Pour mesurer le silence du 8 juin, il faut le comparer à un précédent récent et documenté. Le 5 mai 2026, des projectiles revendiqués par le Front Polisario s'étaient abattus aux abords de la prison de Smara, blessant une femme à la jambe et aux épaules. En moins de 48 heures, une vague de réactions occidentales s'est déployée :
- Les États-Unis ont « fermement condamné » l'attaque, estimant qu'une telle violence menaçait la stabilité régionale.
- La France, via sa mission auprès de l'ONU, a condamné l'attaque, jugé qu'elle « menace la stabilité régionale » et appelé le Polisario à respecter le cessez-le-feu et les résolutions onusiennes.
- L'Espagne a publiquement condamné l'attaque du 5 mai.
- L'Union européenne, par la voix de son ambassadeur, a affirmé que l'attaque « doit être condamnée ».
- Le porte-parole de l'ONU a relayé les préoccupations de l'envoyé personnel, Staffan de Mistura, et de la MINURSO.
D'autres États (Belgique, République tchèque, Bahreïn, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) ont suivi. La séquence a été immédiate, coordonnée, et largement relayée — pour un blessé civil.
III.Le 8 juin : trois morts, le silence
Le 8 juin 2026, trois membres du Front Polisario sont tués — dont un membre du Secrétariat national. Au moment de la publication de cette analyse :
Smara — 5 mai 2026
Bilan : une civile blessée.
Auteur présumé : Front Polisario (attaque revendiquée).
Réactions en 48 h : USA, France, Espagne, UE, Belgique, États du Golfe. ONU : préoccupation relayée.
Est du mur — 8 juin 2026
Bilan : trois morts, dont un dirigeant du Secrétariat national.
Auteur : forces armées marocaines (opération non commentée par Rabat).
Réactions : aucune condamnation de Madrid, Paris ou des institutions onusiennes à ce stade.
Le contraste est d'autant plus frappant que la mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz survient alors que Staffan de Mistura, envoyé personnel du Secrétaire général de l'ONU pour le Sahara occidental, effectuait précisément ce jour-là une tournée diplomatique — il était attendu dans les camps de réfugiés. L'instance même chargée de la médiation se trouvait sur le terrain au moment où trois personnes étaient tuées, sans qu'une condamnation publique équivalente à celle de Smara ne soit formulée.
Sur le plan juridique, il convient de rappeler que toute partie à un conflit armé est tenue par le droit international humanitaire, et notamment par l'article 3 commun aux Conventions de Genève, qui s'applique aux conflits ne présentant pas un caractère international. Une condamnation diplomatique n'épuise évidemment pas la question de la qualification juridique d'une frappe ; mais l'asymétrie des réactions politiques, elle, est un fait observable et mesurable. Une vie civile blessée mobilise quatre chancelleries en deux jours ; trois morts à l'est du mur n'en mobilisent aucune.
IV.Conclusion : la fin de l'hypothèse de la négociation
La signification de cette séquence dépasse la frappe elle-même. Lorsque l'une des deux parties à un conflit voit l'un de ses dirigeants nationaux tué sans qu'aucun des États qui se présentent comme parrains du processus politique — et qui condamnent ses propres actions en 48 heures — ne réagisse, le message envoyé est clair : la médiation n'est pas un cadre neutre.
La mort d'un membre du Secrétariat national, fils du président historique de la RASD, frappe au cœur de la direction du mouvement. Il est difficile d'imaginer que le Front Polisario revienne à la table dans les conditions actuelles, alors que ses interlocuteurs internationaux observent un silence qu'il interprétera, légitimement, comme un alignement. Une négociation suppose que les deux parties soient également protégées par le droit et également entendues par les médiateurs. La séquence du 8 juin 2026 démontre l'inverse.
Le CASO ne préjuge pas de l'issue. Mais l'asymétrie diplomatique documentée ici — condamnation immédiate dans un cas, silence dans l'autre — constitue, à elle seule, un obstacle objectif à la reprise des négociations entre le Maroc et le Front Polisario. Tant qu'une vie sahraouie pèsera moins, dans la balance des réactions occidentales, qu'une blessure infligée par le camp adverse, l'hypothèse même d'un règlement équitable restera théorique.
Salim Djellab, juriste, spécialiste du Sahara occidental.